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Intro Par Pierre FLUCK (Fédération du Patrimoine Minier)


Avertissement : On trouvera ici la transcription à l'état brut d'une communication orale. La rigueur littéraire propre à la publication scientifique n'a pas été recherchée.


On pourrait dire aussi "les publics et leurs mines"! Nous intégrerons dans cet exposé la dimension historique, en lui donnant la forme d'une petite fresque chronologique en cinq scènes. Le narrateur s'apprête à relater l'étrange défilé d'individus bizarres qu'il aperçoit auprès de l'entrée d'une mine, à Ste-Marie-aux-Mines (Alsace). Il recensera sept types d'usagers, plaçant d'emblée hors-concours le mineur et le touriste (dans cette catégorie, nous plaçons aussi les étudiants en sortie ... ).


Scène 1. Mine Gabe-Gottes

Un matin de février 1956. Dûment botté, un ingénieur du BRGM entre dans la mine, qu'il semble plutôt bien connaître, usant d'un train d'échelles mis en place par ses prédécesseurs dans le bure 1. Il se rend droit sur le lieu d'un filon affublé du nom de Hangender Trum, en examine le contenu, prend des notes sur son carnet de terrain, il en sort un peu plus tard avec son sac rempli d'échantillons, il fera un rapport confidentiel à son Bureau. Quelques semaines plus tard, nous voyons au même lieu trois Messieurs, l'un d'eux muni d'une curieuse boîte (un compteur Geiger), ils en sortent trois heures après la mine pas très réjouie... Encore un peu plus tard, un beau matin de mai. Le Rauenthal est bruyant de chants d'oiseaux, c'est au tour d'un groupe scout de se faufiler dans l'entrée, se mouillant les pieds à qui mieux-mieux, car le mieux équipé n'a que des bottes percées. A la sortie, ravis de l'aventure, ils vont encore sur les haldes glaner -sans marteau- quelques cristaux de roche, de la chalcopyrite et du cuivre gris. Nous voici déjà en présence de deux types de publics.
1) le prospecteur ;
2) l'aventurier (ou, tout simplement, le curieux).


Scène 2. Dix ans après.

Qui apercevons-nous à l'entrée de notre mine, vers 1966 ?
- Le prospecteur est parti courir le monde.
- L'aventurier est toujours présent, et plus encore qu'avant. Ce sont des gens d'horizons très divers, souvent des farfelus, qui trouvent l'aventure curieuse, explorent, lèvent les plans, s'essayent maladroitement aux verticales avec des équipements plus que rustiques, ramassent des minéraux pour leur petite collection. Ils ont la sourde impression de vivre une aventure qui sort de l'ordinaire. Leurs motivations sont variées, dénotant d'un éclectisme remarquable.
Mais ne voyons-nous pas apparaître, sur cette scène 2, une catégorie nouvelle d'usager, le personnage de troisième type: l'universitaire ? Il reste une engeance rare. Il vient de faire installer une station géophysique souterraine pour la mesure des marées terrestres, ou bien on le verra couper le doigt d'une salamandre pour être assuré de la reconnaître l'hiver suivant.


Scène 3. Vingt ans après (on est donc en 1976).

Le prospecteur est de retour, guilleret, motivé par le regain d'intérêt pour les recherches métalliques suite au choc pétrolier. L'aventurier n'a rien perdu de sa vivacité, mais lassé d'être confronté à l'obstacle des verticales, il a résolu de le vaincre, s'est résigné à s'équiper correctement, et s'est ainsi transformé en spéléologue, c'est notre personnage de quatrième type.


Scène 4. Trente ans après (on est donc en 1986).

Le prospecteur est à nouveau parti, cette fois sans laisser d'adresse.

L'universitaire se laisse guider par un spéléo pour récolter des arséniates, ou pour mesurer les miroirs de failles à l'aide de sa boussole. Mais 2 espèces nouvelles sont apparues, issues d'une sorte de mutation génétique à partir de l'aventurier / spéléologue, qui s'est produite vers 1980. Ils n'ont à première vue pas grand chose en commun, si ce n'est... le feu sacré.

La première espèce nouvelle, donc notre personnage du 5e type, s'appelle l'archéologue. Il considère que la mine est un patrimoine archéologique, qu'elle est en quelque sorte un vaste conservatoire des choses du passé. Il pense que chaque parcelle du milieu souterrain a conservé la trace d'un geste humain, et que ça, c'est précieux. Il verra donc d'un mauvais œil qu'on y touche (par exemple, il n'admettra pas qu'on tape dans un filon). D'ailleurs au lieu de "manger du kilomètre" comme le faisait son aîné le spéléo, il va mettre un an pour étudier cent mètres de réseau. Prétentieux, il se veut conduire d'une manière syncrétique l'étude du milieu souterrain. Par exemple, il considère que l'étude de l'évolution technique d'une mine ne peut pas être conduite sans l'étude de ce qui fut l'objet de l'exploitation : le corps minéralisé. Il va donc pour cela se doubler d'un géologue, d'un minéralogiste, d'un géophysicien... L'archéologue se recrute volontiers parmi les universitaires, mais, on ne l'a pas assez dit, il reste le plus souvent bénévole. On lui demande d'ailleurs beaucoup (cf le rapport en fin d'année). Mais il n'existe pas s'il n'y pas une équipe derrière lui...

L'autre espèce nouvelle est -personnage de sixième type- l'amateur de minéraux. Il a -comme son nom l'indique- la passion des minéraux. Rejeté par tout le monde, il n'a pas la bénédiction du ministère de la culture, pas davantage hélas de celui de la recherche (il n'est pas de bon ton, en ces années là, de s'intéresser de trop près à la minéralogie). Fort de toute l'expérience accumulée par ceux qui l'ont précédé, il sait exactement où aller pour trouver la pièce rare. Mais comme il n'aime pas rencontrer l'archéologue, il y va ... de nuit... Et pourtant, son action ne conduit-elle pas à la découverte d'espèces nouvelles pour le site, ou nouvelles pour la minéralogie, en tous cas nouvelles pour la science ? D'autre part, ne conduit-elle pas à pérennisation d'objets extraits de leur milieu, où leur existence même était tout simplement ignorée, et qui viennent frapper à la porte de ce qu'on appelle patrimoine ?

On a sans doute beaucoup exagéré cette opposition entre les équipes de fouilles archéologiques et les amateurs de minéraux. On a même affirmé que telle fédération a été créée pour contrer l'autre. C'est une vision réductrice des choses. Il y a évidemment des intolérants dans chacun des deux "camps". Mais c'est oublier qu'il y a également des gens intelligents dans chacun des deux partis. C'est oublier qu'il y a des amateurs de minéraux qui participent aux équipes de fouilles. C'est oublier qu'il y a des responsables de fouilles qui aiment la minéralogie.


Scène 5. 40 ans après, à l'entrée d'une mine à La Croix-aux-Mines.

On y trouve un groupuscule : ce sont les membres d'une association pour l'étude et la protection du patrimoine minier. La mine n'est pas la première venue: c'est celle d'Heinrich Gross qui a produit une somptueuse encyclopédie par l'image, vingt six ans avant Agricola !

Brusquement surgit un camion suivi d'engins. C'est une entreprise commanditée par la DRIRE (le "Service des Mines") du Ministère de l'Industrie et de la Recherche. Trois ouvriers en descendent. Ils viennent bétonner l'entrée pour "mise en sécurité". Pour le groupuscule, c'est une grande victoire : l'entrée devait être... foudroyée.

En vain les archéologues se sont battus pour que leur ministère fasse savoir à celui de dame industrie que les mines sont des sites archéologiques, et qu'elles sont à protéger au titre du patrimoine national. Bien des mines souffrent à présent d'une condamnation irréversible (foudroyage, comblement des puits, coupe rase des installations de la dernière exploitation : quel outrage au patrimoine industriel, mais il est vrai qu'en ce domaine en France, nous avons plusieurs décennies de retard... ).

Revenons à la mine d'Heinrich Gross. Les protecteurs de la nature, qui se sont battus comme de beaux diables, ont eu plus de chance : ils ont obtenu que soit ménagée, dans les deux mètres d'épaisseur de béton, une lucarne avec barreaux scellés. Le dernier utilisateur des mines, et le septième, sera bel et bien... la chauve-souris ! Nous lui souhaitons un agréable séjour dans le milieu souterrain.


En conclusion, notre observateur a trouvé auprès de nos mines des publics variés, qu'il a classés en 7 catégories pour atteindre au chiffre parfait. Il a constaté une évolution chronologique dans ces publics, et même dans leur mentalité, tant par l'arrivée de nouveaux venus que par des mutations survenues chez les anciens. Cette évolution d'un strict empirisme, cherchant sa voie, aboutit au début des années 80 à un phénomène étrange : l'investigation des mines se voit happée par l'archéologie, qui lui donne ses lettres de noblesse... avant de la restituer moribonde dix ans plus tard.

A y regarder de plus près, cette évolution est tout ce qu'il y a de plus naturel. Faut-il donc regretter cette belle aventure, qui n'a de loin pas épuisé le potentiel qui l'a nourrie ?

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